De la presse au management d'artistes, puis à la création de GreenShore Music, Nicolas RAULIN a construit son parcours au fil des rencontres et des projets.
Dans cette nouvelle interview dédiée aux métiers de la musique, Nicolas revient sur son parcours, la création de GreenShore Music, son quotidien, les enjeux auxquels fait face un label indépendant, mais aussi les conseils qu'il donnerait à celles et ceux qui souhaitent se lancer dans l'industrie musicale.

Salut Nicolas, merci de prendre le temps de répondre à nos questions. Avant de devenir cofondateur de GreenShore Music, quel a été ton parcours ?
Bonjour Valentine, merci pour ton accueil. J'ai commencé dans la presse quand j'avais 17 ans, j'ai habité à Bruxelles pendant 2 ans, et j'ai trouvé une annonce de la radio parisienne Rock One qui cherchait un correspondant en Belgique. Ça a été l'occasion pour moi de mettre un premier pied dans la musique, de rencontrer plein de gens super, je me suis retrouvé dans des festivals incroyables à interviewer plein d'artistes, c'était fou pour moi qui n'avait personne de ma famille dans la musique et qui n'avait jamais imaginé que la musique pouvait devenir un vrai métier. Suite à ça j'ai monté un fanzine avec des copains en école de journalisme, d'abord numérique puis papier, on a lancé 2 festivals - un à Bruxelles et un à Paris, on a hosté une soirée mensuelle au Gibus, les soirées Raise Your Scene dédiées à la scène émergente... C'est à ce moment-là que j'ai été approché par des amis artistes qui avaient besoin d'accompagnement. Ça m'a plu de me retrouver du côté de l'artiste, donc j'ai décidé de me réorienter vers le business de la musique. J'ai rejoint le MBA "Management de la production musicale et développement d'artistes" à l'ESG en 2015, j'ai lancé ma structure de management en parallèle, et j'ai suivi des artistes super pendant une dizaine d'années, dont Telegraph, Nazca, Storm Orchestra, Gaumar, Grands Boulevards...
À quel moment l'idée de créer GreenShore Music est-elle née, et qu'est-ce qui vous a donné envie, à toi et aux autres cofondateurs, de vous lancer dans cette aventure ?
Ça faisait un petit moment que je commençais à me dire que le management c'était super, mais que mon statut (microentrepreneur) me limitait pas mal dans ce que je pouvais proposer aux artistes. Mon statut ne me permettait pas de faire de production, de l'édition, de produire des événements... Mes associés, les deux membres fondateurs de Telegraph, qui fonctionnaient avec une association depuis une dizaine d'années en tant que label d'artiste et avec une société qui couvrait les activités de leur studio, commençaient aussi à se dire qu'ils aimeraient signer d'autres artistes pour les aider, grâce à toute l'expérience qu'ils ont accumulé en 10 ans de carrière. On a donc décidé de mettre en commun l'ensemble de nos activités à travers cette nouvelle structure, GreenShore Music.
Aujourd'hui, GreenShore se présente comme une « maison d'artistes indépendante » et propose un accompagnement qui va du label au management, en passant par le publishing, la distribution... Concrètement, à quoi ressemble une journée ou une semaine « type » pour toi ?
Y a vraiment pas de semaine type pour moi ahah. Comme tu l'as souligné, on propose plein de choses différentes, ça nous permet de pouvoir intervenir à plein de niveaux, auprès d'artistes très différents, à des stades de développement très différents, et du coup ça implique forcément de faire des choses très différentes au quotidien. Y a une image que j'aime bien, pour expliquer ce qu'on fait, parce que je la trouve très parlante, c'est celle de la "boîte à outils". Quand on discute avec un artiste d'une collaboration, on réfléchit en premier lieu à ses besoins, et comme une boîte à outil on ouvre les tiroirs dont on a besoin pour l'accompagner. L'idée c'est vraiment de construire des collaborations sur mesure pour chaque artiste.
Chez GreenShore Music, vous accompagnez des projets aux univers très différents. Quand tu découvres un nouvel artiste ou un nouveau groupe, qu'est-ce qui te donne envie de travailler avec lui ?
Alors nous c'est simple, on marche au coup de cœur. Un ou une artiste qui va nous taper dans l'oeil, où on va se dire "tiens, là y a un truc, quelque chose à faire", qu'on a la bonne vision d'où emmener le projet, tant artistiquement qu'au niveau de la stratégie de développement. Si on a pas cette vision, on va pas y aller, c'est que c'est pas un projet pour nous. C'est une chose d'aimer le projet d'un artiste, c'en est une autre de savoir où l'emmener.
Signature de GreenShore Music avec l'artiste Cassily
La relation entre un artiste et son label repose beaucoup sur la confiance. Qu’est-ce qui fait, selon toi, une bonne collaboration entre un artiste et un label ?
La communication. L'honnêteté. La transparence. Je pense que ce qui peut faire le plus de mal à la relation entre un artiste et son partenaire, c'est les fausses promesses, voire le mensonge. Il faut être sincère, se dire les choses. C'est encore plus important pour une structure comme la nôtre qui se positionne comme partenaire 360. On est parfois managers, producteurs phonographiques, éditeurs, producteurs du spectacle... si la confiance n'est plus là, ça ne peut pas fonctionner. C'est pour ça que j'attache une importance capitale à être honnête avec nos artistes, à réfléchir avec eux dès lors qu'une décision les concerne et a un impact sur leur carrière. On travaille avec nos artistes, pas pour nos artistes. On prend les décisions avec eux, pas à leur place. Pour moi le secret c'est vraiment ça, remettre l'humain au centre de nos collaborations, et les impliquer à 100% dans le développement de leur carrière.
Ton métier demande de jongler entre des dimensions très différentes : artistique, stratégique, économique... Quelles compétences as-tu dû apprendre au fil du temps, et lesquelles te paraissent aujourd'hui indispensables pour travailler dans un label indépendant ?
Honnêtement, toutes. C'est justement ces compétences transversales qui nous permettent de faire ce qu'on fait aujourd'hui. Gérer et développer un label au quotidien, c'est déjà plein de métiers différents. Et en plus de ça, nous on fait du 360, donc on rajoute encore des métiers et des compétences par dessus. On a pu lancer ça au départ parce qu'on était plusieurs, chacun avec nos compétences, que nos profils étaient hyper complémentaires, et c'est cette synergie qui a permis de monter un projet comme le nôtre sur la durée. Plus les structures sont petites, moins les tâches sont cloisonnées et plus tout le monde touche à tout. Et chez nous, on fait tous beaucoup de choses.
Le label est plutôt récent, puisque fondé en 2024. Mais avec du recul, quel est ton plus beau souvenir et à l'inverse, quelle a été la plus grosse difficulté à laquelle tu as été confronté et quelles leçons en as-tu tiré ?
Des beaux souvenirs on en a plein : on vit de notre passion, on collabore avec des artistes incroyables au quotidien, qui sont hyper reconnaissants de notre travail et qui nous le montrent tous les jours, nos artistes se développent super bien... On est à une période charnière où on a beaucoup de choses qui se sont passées pour plusieurs de nos artistes un peu en simultané, Cassily a été repérée par RTL2, Bey a signé chez Caramba, Telegraph s'apprête à sortir son deuxième album, Madsun a signé une grosse synchro aux Etats-Unis... On a beaucoup de travail, comme tout le monde, mais on n'a vraiment pas l'impression de travailler, c'est un bonheur de se lever pour accompagner ces humains qu'on adore et les aider à développer leurs projets. Et quand en plus on voit que la recette prend, que les professionnel.le.s et les médias nous suivent et comprennent ce qu'on est en train de faire, ça fait vraiment plaisir.
Malgré tout ça on reste aujourd'hui un petit label, et la principale difficulté à laquelle on est confrontés elle est économique, bien sûr. Les subventions se réduisent comme peau de chagrin, les revenus du streaming et des ventes de disques bon... tu connais la chanson. Heureusement qu'il reste le live, mais même ça c'est pas une source de revenus stable. Beaucoup de choses dépendent des subventions publiques, comme les SMAC ou les festivals, qui se réduisent aussi. Les coûts explosent pour tout le monde chaque années, on ne sait pas trop où on va actuellement. Et avec les présidentielles qui arrivent... disons que la pérennité de nos activités, en tant qu'indépendants dans la musique, dépend au moins en partie de ce qu'il va se passer en mai prochain.
Pour conclure cette interview, quel conseil donnerais-tu aujourd'hui à quelqu'un qui souhaite travailler ou fonder son propre label indépendant ?
Travailler dans un label, ou fonder son propre label, ce n'est pas du tout la même chose déjà. Je pense que si tu veux monter ton propre label, tu as intérêt à bien réfléchir à tes propres compétences, sans te mentir à toi-même, et à trouver les bonnes personnes avec qui t'associer pour combler les manques. Monter un label, ou n'importe quelle structure d'ailleurs, ça prend du temps, c'est une période pendant laquelle il faut être prêt à ne pas se payer, et il faut être capable de tout faire soi-même. Si tu penses avoir les compétences, ou les bonnes personnes autour de toi, et le bon réseau, et que tu en veux et que tu es prêt.e à y consacrer les prochaines années, alors fonce, c'est une aventure passionnante. Et si tu veux vivre de cette passion sans vouloir, ou pouvoir, prendre autant de risques financiers, ou parce que tu n'as pas suffisamment de compétences à titre personnel, ou pas le bon entourage, alors rejoindre une structure déjà en place est la bonne option. Dans tous les cas, je conseillerais à toute personne qui veut rejoindre le monde de la musique aujourd'hui de s'armer de patience, d'objectivité, de rigueur et de créativité. Et de garder l'esprit et les oreilles ouvertes. On a la chance de vivre de notre passion et c'est super, mais il ne faut pas oublier qu'à la base de tout ça, il y a des artistes aussi passionné.e.s que nous, sans qui on ne ferait pas grand chose.