Pour cette nouvelle interview dédiée aux métiers de la musique, nous partons à la rencontre d’Antoine LANAU, graphiste et illustrateur indépendant.
Une interview qui nous plonge dans les coulisses d’un métier où créativité, curiosité et gestion d’entreprise doivent quotidiennement cohabiter.

Salut Antoine ! Pour commencer, peux-tu te présenter en quelques mots ? Comment es-tu devenu illustrateur et graphiste indépendant ?
Salut Valentine ! Je m’appelle Antoine Lanau, je suis illustrateur et graphiste indépendant depuis 2018. Je travaille essentiellement pour la scène musicale amplifiée (hardcore/punk/rock/metal) en créant des visuels de merch, des pochettes d’albums, des affiches de festivals etc. J’aime aussi beaucoup concevoir des logos.
J’ai commencé mon activité après 9 ans dans la restauration. Durant cette période, je dessinais déjà et j’ai commencé à avoir quelques demandes par ci par là. Je tournais également avec mes groupes (Fire At will et Skull Soda), mais combiner ce métier ultra prenant avec la vie de musicien plus l’illustration a commencé à être invivable. J’ai donc pris mon courage à deux mains et je me suis lancé en créant ma micro-entreprise.
J’ai appris en autodidacte, je n’ai aucun diplôme ni même suivi de cursus scolaire.
Tu évolues aujourd'hui dans des univers très marqués, entre le rock, le metal et le jeu de société. Est-ce que c'était une évidence dès le départ ou ton parcours t'a progressivement amené vers ces secteurs ?
Ce n’était pas du tout une évidence. J’ai commencé par bosser pour des groupes car je faisais partie de la scène hardcore toulousaine et mon réseau s’est constitué par ce biais. Aujourd’hui encore, la plupart de mes travaux d’illustration sont pour des artistes, des festivals ou des producteurs de musique. C’est au fil des rencontres de la vie que j’ai pu explorer d’autres univers : le jeu de société comme tu le mentionnes, mais aussi les grosses et petites entreprises, les particuliers etc. A chaque fois, c’est une rencontre ou un échange de contact qui m’ont permis de varier les secteurs créatifs.
À quoi ressemble une journée type dans la vie d'un graphiste indépendant ?
Je ne peux parler que pour mon cas, mais à vrai dire je suis tellement désorganisé que je n’ai aucune journée type haha. Mais pour faire une réponse de pro : je commence par lire mes emails, je regarde les projets en cours et ce qui doit être terminé / modifié / commencé, puis je commence à traiter tout ça. Je suis plus efficace le matin donc je privilégie ce moment pour travailler. L’après-midi, à moins d’être obligé par une deadline urgente, je préfère faire autre chose, et je reprends souvent en fin de journée.
Tout ça je le fais, mais pas toujours dans cet ordre, d’autant que pour un créatif, tout ce qui se passe dans la vie peux nourrir ton travail, il est donc important pour moi d’aller me ressourcer dehors, vivre des trucs, sinon je tourne vite en rond et mon imagination s’appauvrit.
Peux-tu nous décrire les grandes étapes de ton processus créatif, de la première discussion avec le client jusqu'au visuel final ?
Je commence toujours par une discussion de vive voix quand c’est possible (en visio ou au téléphone), c’est plus fluide pour échanger, comprendre et ressentir ce que veut le client. Une fois le brief établi, je dresse un devis avec tout le descriptif du projet. Si ce dernier est validé, j’attaque le travail en faisant des recherches d’inspiration (il m’arrive aussi de commencer directement) puis d’attaquer les croquis. Je peux en faire un ou plusieurs, cela dépend du projet.
Une fois satisfait, j’envoie le croquis au client ; à ce stade, le visuel est très sommaire : c’est un dessin au crayon gris qui pose juste les bases de la composition et du style mais ne contient que très peu de détails. Une fois validé, je passe à l’encrage puis à la mise en couleurs. Je travaille quasi exclusivement sur tablette graphique avec Photoshop mais il m’arrive de temps en temps de dessiner sur papier. Là encore, tout dépend du projet.
Pour un logo, mon processus est sensiblement le même.
En tant que musicien, est-ce que ton expérience de la scène influence ta manière de créer des visuels pour des groupes ou des festivals ?
Oui car il y a des codes graphiques à respecter propres à chaque style musical. Il faut donc un minimum s’intéresser à ce qui se fait, d’autant que les tendances changent vite ; cela influence mon style assurément. Aujourd’hui, mon activité de musicien est très sporadique, donc je trouve surtout l’inspiration sur le net et dans les bouquins, mais il est évident que la pratique d’un instrument dans un groupe et la vie qui va avec permet de mieux comprendre ce monde.
Y a-t-il eu un projet ou une rencontre qui a marqué un tournant dans ta carrière ?
Il y en a eu plusieurs, mais je pense à un moment en particulier. Au Hellfest en 2019, j’ai eu l’occasion de rencontrer Adrien et Jesse, deux illustrateurs talentueux connus sous le nom de Fortifem. Je connaissais déjà leur travail et j’étais plutôt timide de les rencontrer, j’étais très peu sûr de moi à l’époque. On a discuté de la vie d’illustrateur alors que j’étais à mes débuts. Depuis, Adrien m’a souvent recommandé auprès de clients pour lesquels ils n’avaient pas le temps de répondre favorablement. Cela m’a amené à travailler pour des groupes et des acteurs de la scène plus « gros » et fait aujourd’hui une évidente différence dans mon portfolio. Je lui suis très reconnaissant de la confiance qu’il me porte en donnant mon contact à ces clients.
Quelles sont, pour toi, les qualités indispensables à avoir pour pouvoir être graphiste (au-delà d'avoir un talent pour le dessin, bien sûr !)
Je vais faire ici la distinction entre graphisme et illustration.
Le graphisme est une activité qui demande de s’intéresser aux différents éléments de communication comme la typographie, la mise en page, le sens des couleurs, des formes etc. Être curieux des tendances de communication et être rigoureux dans son apprentissage est important. Il est également indispensable d’apprendre à utiliser les logiciels qui vont avec (suite Adobe ou Affinity).
Pour l’illustration c’est un peu différent. Connaître les bases comme la perspective ou l’anatomie est un gros plus bien sûr (donc la rigueur rentre en compte) mais c’est surtout le désir de créer qui importe de mon point de vue. Toutes les techniques sont alors possibles et on s’améliore toujours avec le temps. Ce que je veux dire c’est qu’il n’est pas nécessaire de savoir « bien « dessiner pour commencer, il faut juste… dessiner. Observer le monde, être curieux, copier les œuvres qu’on aime (très important pour apprendre) et développer son imaginaire. La technique est secondaire. C’est le style qui prendra alors le dessus et donc la personnalité de l’artiste.
Mon activité me fait naviguer entre ces deux mondes.
Dans les deux cas, il est également nécessaire de passer par la case gestion d’entreprise, car rester rentable avec une activité créative est difficile, surtout aujourd’hui avec les réseaux sociaux qui ont bousculé les codes de la communication. J’apprends encore aujourd’hui à utiliser correctement les réseaux pour rester visible, un enfer pour moi haha.
Le métier de graphiste évolue rapidement, notamment avec l'arrivée de nouveaux outils comme l'intelligence artificielle. Comment perçois-tu ces évolutions et leur impact sur ton travail ?
Je suis anti-IA par principe. On pourrait faire une interview uniquement sur ce sujet, je vais donc essayer de rester concis.
La nature même de l’IA générative est une aberration, puisque ses algorithmes s’entraînent librement sur toutes les images publiées sur internet. Cela pose quantité de problèmes éthiques et moraux liés à la propriété intellectuelle et aux droits d’auteurs. Les Etats-Unis, berceau du système, imposent leur loi dans ce domaine sans aucun contrôle, ni étude, ni débat, ni contradiction. L’administration Trump l’utilise à outrance pour servir son agenda politique et encourage son développement au mépris de tout bon sens. Cela n’est pas anodin.
Il faut ajouter que son fonctionnement est possible grâce à des serveurs (les fameux data centers) qui sont un désastre écologique. Ils nécessitent de déboiser et bitumer des sols et consomment une quantité d’eau aberrante (pour refroidir les machines). Bref, l’impérialisme capitaliste dans toute son horreur.
Il m’est très difficile aujourd’hui de rester confiant face à ce phénomène. Cela va trop vite, il est impossible de prédire ce qui va advenir et la plupart des études que j’ai pu lire sont très alarmistes sur le sujet.
Pour recentrer le débat sur son impact direct dans mon activité : je ne crois pas qu’il y ai d’effet pour le moment. Les clients qui font appel à un artiste recherchent un style, une singularité, de la personnalité. L’IA ne peut pas fournir cela, puisqu’elle ne fait que copier et revomir sans âme ce qu’elle enregistre, ce qui conduit déjà à une uniformisation visuelle que les gens commencent à remarquer. On peut voir des mouvements qui manifestent un ras-le-bol vis à vis cette « soupe » visuelle sur les réseaux.
Je m’arrête là car j’aurais encore beaucoup à dire et le sujet évolue chaque jour.
Pour conclure cette interview, parle-nous de tes projets en cours (si tu peux nous en dévoiler quelques-uns) ?
Je viens de terminer l’une des plus grosses illustrations que j’ai pu faire pour une pochette d’album, il me tarde donc de pouvoir la dévoiler. J’ai d’autres artworks pour des albums et du merch en cours, ainsi que des affiches de festival pour 2027.
Sinon, j’ai récemment pu travailler pour Ultra Vomit en créant une affiche sérigraphiée pour leur passage au Hellfest. Ce fut un bon coup de projecteur sur mon boulot cet été, ce qui est toujours appréciable.

Merci pour ton temps, Valentine !