Le graphisme occupe une place essentielle dans l'industrie musicale. Pochettes d'albums, affiches de concerts, merchandising ou identités visuelles : derrière chaque création se cache un travail mêlant sens artistique, écoute et collaboration avec les artistes. Pour cette nouvelle interview dédiée aux métiers de la musique, nous partons à la rencontre de Førtifem, le duo composé de Jesse et Adrien, dont l'univers graphique singulier marque de nombreux projets musicaux !
Salut Jesse, Adrien. Merci de prendre le temps de répondre à nos questions ! Avant Førtifem, quels étaient vos parcours respectifs dans le design graphique ?
Hello Distrolution Merch et merci à vous !
Niveau études nous sommes tous les deux passés par des écoles de graphismes, Adrien en école d’Arts Appliqués à Troyes et Jesse aux Beaux-Arts de Caen en design graphique. Après ça, Adrien est passé par des agences de pub comme D.A web pendant 5-6 ans chez Publicis et Ogilvy, et Jesse a été freelance dans le print et un peu dans le web.

En 2012, vous décidez d’unir vos forces sous un même nom. Comment est né Førtifem ?
Quand on s'est rencontré on avait encore nos boulots respectifs, l'idée de travailler ensemble n'était pas spécialement présente, mais on avait tous les deux un bel amour pour l'illustration. Adrien faisait de temps en temps des flyers et des posters pour des groupes et Jesse faisait des illustrations personnelles. On a commencé à dessiner à quatre mains pour s'amuser et Olivier Marescaux, un ami sérigraphe, nous a proposé d'organiser une expo à Reims, c'est ce qu'on a produit pour cette exposition qui nous a mis le pied à l'étrier. A partir de là, on a commencé à avoir quelques demandes de groupes et de labels pour créer des pochettes d'albums ou des logos, on faisait ça le soir après la journée de travail... et puis à un moment, ça a commencé à prendre beaucoup de place dans notre emploi du temps, on s'est dit qu'on allait tenter se concentrer sur ça à 100%. Plus d'une dizaine d'années plus tard, on y est encore !

Photo - DR - Crédit : William Lacalmontie
Votre style est à mi-chemin entre le tatouage et la gravure ancienne. Comment cette identité visuelle s'est-elle construite avec le temps ?
Le tatouage et la gravure sont deux univers qu'on avait en commun dès le départ, la ligne noire, des références occultes, des monstres, de la religion et de l'alchimie. On n’a pas la même façon de dessiner, mais on s'en sert pour exprimer des choses similaires. Donc ça s'est fait assez naturellement, il n'y a pas eu de réflexion pour tendre vers un style en particulier, même maintenant, on a du mal à définir ce qu'est notre « style » mais si ce qu'on fait est identifiable, c'est super. Au début, on ne faisait que du noir et blanc mais ce sont les demandes de certains clients (Carpenter Brut en particulier pour ne pas le citer) qui nous ont amené à ajouter de la couleur. On peut facilement rester dans notre zone de confort mais on aime quand on nous incite à en sortir.
Pouvez-vous nous décrire les grandes étapes de votre processus créatif, de la première discussion avec le client jusqu'au visuel final ?
Ça dépend vraiment des projets mais en général, on va demander un maximum d'éléments et d’inspirations au client dès le départ, la musique évidemment si on travaille pour des musiciennes ou musiciens, des choses qu'iels aiment visuellement chez nous ou chez les autres. On préfère les projets de commande avec une idée, un minimum défini, que les cartes blanches: 90% des fois, le commanditaire a forcément un embryon d’idée qu’il n’ose pas ou n’arrive pas à conceptualiser et exprimer.
Après ces premiers échanges, on va sketcher une ou plusieurs pistes et en pousser une plus précisément. On essaie le plus possible de valider tous les détails à l'étape des sketches avant de se lancer dans le visuel définitif. Enfin, le plus souvent, on travaille la couleur en tout dernier. On essaye aussi souvent d’enchainer rapidement sketch et final, pour préserver le momentum, et garder pure et intacte l’énergie qu’on dédie au projet, plutôt que la diluer dans le temps.
Avec un portfolio aussi dense et prestigieux, y a-t-il un projet qui vous a particulièrement marqué positivement, soit par son ampleur, soit par sa liberté créative ?
On hésite entre la fois où on reçoit un mail d’un certain Tomas nous expliquant avec une immense politesse qu’il fait partie d’un groupe de black metal norvégien, et qu’il voudrait qu’on retape leur blason : le groupe c’était Emperor.
L’ado en nous n’en revenait pas. Ensuite, le plus grand projet qu’on ait fait, c’était Major Arcana en 2019, et on ne se remettra jamais de cet épisode. Red Bull organisait un festival de musique à Paris et nous a proposé de concevoir une soirée ambitieuse pour monter une date metal dans cette édition, qui allie image et musique, et qui soit “du jamais vu”, en nous disant que l’argent n’était pas un problème.
On s’est retrouvés à inviter des dizaines de groupes amis et amis d’amis en leur proposant cette idée folle: faire des sets en commun sur scène, avec un habillage visuel animé à partir de nos illustrations qui défilait derrière eux, le tout sur la scène grandiose du Trianon.
Le line up s’est arrêté sur trois collabs éternellement gravées dans nos cœurs, Nostromo & Treha Sektori, Hangman’s Chair & Regarde les Hommes Tomber, et Alcest & Perturbator.
Dans les plans B, c’est un secret, on avait Amenra ou encore Ulver.
Red Bull, Monster ou toute autre puissante holding multinationale de canettes, si vous nous lisez, on est chauds pour remettre ça.
À l'inverse, quelle a été la difficulté la plus marquante à laquelle vous avez dû faire face, et comment avez-vous réussi à la surmonter ?
Notre plus grosse contrainte en général c'est le temps, parfois il faut trouver une idée ou une mise en page très rapidement alors qu'on aimerait pouvoir prendre le temps de creuser, tester, prendre le contrepied des évidences. Mais plus précisément, on a eu à un moment un projet de pochette d'album, tout avait été validé, la pochette était quasi prête, et puis un des membres ne s'y retrouvait pas… La décision a été prise de tout reprendre à zéro. Au final, on est très contents de ce choix et la seconde pochette était bien mieux, mais quand on y était, ça n'a pas été simple de tout refaire en gardant l'énergie de base. Fun fact, c’est un groupe cité dans l’interview. Les épreuves s’oublient vite alors qu’une pochette de disque est éternelle.
Quel regard portez-vous aujourd'hui sur le métier d'illustrateur, notamment à l'ère du digital et de l'IA, quand votre pratique reste très ancrée dans le dessin manuel ?
On dessine très peu sur papier depuis quelques années maintenant, les cadences imposées notamment par le monde de l'édition nous ont un peu forcé à passer au digital afin de gagner quelques heures qu’on peut passer à dormir. Plus de passage par le scanner, plus de nettoyage du papier ou des lignes et s’il y a des modifications à apporter, on n’a pas à reprendre tout le dessin ! Mais ce n'est pas la même pratique, c'est moins immersif d'être devant un écran plutôt que devant une feuille de papier alors on espère pouvoir y revenir un peu plus à un moment. L'émotion devant un dessin original est incomparable à celle devant un fichier.
Après l'IA oui, c'est le grand débat depuis quelques années, et il faudra admettre que ça ne va pas s'arrêter. Nous on a la chance d'avoir commencé notre carrière avant tout ça et d'avoir pu développer une patte et développer un savoir-faire qui fait que les gens viennent nous voir avec une idée précise et (pour l'instant?) l'IA ne peut pas produire ce qu'on fait, mais pour les personnes qui se lancent dans une carrière artistique maintenant, ça doit être étourdissant.
Outre les problématiques éthiques et écologiques, c’est aussi un truc à double tranchant : d’un côté l’IA permet maintenant à des personnes de pouvoir formuler leurs idées visuellement. De l’autre : ça peut les bloquer dans une iconographie et réduire notre amplitude créative à nous et la possibilité de les surprendre.
Enfin, pour les gens qui utilisent l’IA pour générer des produits finis, affiches de festival, merch, pochettes, on trouve ça carrément triste de se priver de la chance de collaborer avec des gens de l’image, d’autant que l’offre n’a jamais été aussi vibrante.
Enfin, quels conseils donneriez-vous à des gens qui souhaitent se lancer dans le graphisme / design ?
Faites. Tout simplement. Faites et faites-vous payer autant et dès que possible.
On a bossé avec des groupes immenses mais ça ne s’est fait qu’en commençant avec des petits groupes, puis des moyens, toujours en y mettant le même soin et la même attention. Si on aime un groupe, il ne faut pas hésiter à leur proposer son boulot, en veillant à ne pas se mettre dans une dynamique asymétrique : que ça reste une collaboration où chacun a besoin de l’autre et qui bénéficie à tous, pour produire quelque chose de beau ou de fort.
Les concerts ont besoin d’affiches, les groupes ont besoin de merch. Et même, faites des trucs pour vous, entre vous. Vous rencontrerez des sérigraphes qui ont besoin d’images à imprimer, des orgas qui vous offriront la possibilité de vous amuser sur des flyers et d’expérimenter. On bosse tous ensemble pour rendre le monde plus cool, une image à la fois.